Pour Marina
Tout a commencé le 21 septembre 2023, par une duodénopancréatectomie céphalique robot-assistée. Un mot presque impossible à dire, et derrière lui, une peur immense : celle d’un cancer rare du duodénum, proche du cancer du pancréas.
Après l’opération, il y a eu la chimiothérapie, les séjours à l’hôpital, la fatigue, les hauts et les bas, et ce petit mieux qui nous avait redonné espoir. On s’était dit que peut-être, la vie reprenait doucement le dessus. Mais la maladie est revenue, plus sournoise encore. Un traitement expérimental, puis une nouvelle chimio, puis un dernier protocole, sous forme de cachets, qu’elle a pris allongée dans son lit d’hôpital, comme un dernier geste d’espoir.
Le samedi, quand je suis arrivée, elle était épuisée mais souriante. On a ri. On a pris des photos. J’étais loin d’imaginer que ces instants seraient les derniers où je verrais sa lumière encore éveillée.
Durant ces jours, j’ai eu la chance d’être entourée par ma famille, chacun apportant à sa manière un peu de chaleur et de courage. Mais c’est ma cousine Katia qui a partagé chaque heure à mes côtés — ma force silencieuse, toujours là quand je vacillais.
Le lendemain, j’ai dormi près d’elle. La nuit a été longue. Elle a eu mal, a tiré le drap vers sa bouche, a parlé dans un souffle. Le matin, elle a avalé deux cachets — et tout a basculé. Elle s’est reposée, paisible, mais ne s’est plus jamais vraiment réveillée. Deux fois seulement, elle a entrouvert les yeux, comme deux appels entre deux mondes.
Le mercredi matin, je m’étais allongée contre elle, blottie tout près. Elle a ouvert les yeux, s’est redressée, a hoché la tête à nos mots, puis s’est rallongée. Et elle est repartie.
Le soir venu, je lui ai soufflé, comme souvent, avec ce ton que seules les sœurs savent employer : « Ta chiasse de sœur va fumer une clope et je reviens. » Je lui ai embrassé la joue et je suis descendue. Quelques minutes plus tard, le téléphone a sonné : « Il faut venir. » J’ai couru. L’ascenseur se fermait à moitié, refusait d’avancer, comme s’il résistait lui aussi. Puis enfin, les portes se sont closes.
Quand je suis arrivée, Léa pleurait. Le médecin nous a dit que ça allait aller. Il a augmenté la sédation. Sa respiration est devenue lente, profonde, presque paisible. Je tenais sa main. Léa tenait l’autre. Une grande inspiration. Le silence. Une autre, plus faible. Et à 20 h 25, elle est partie.
L’accompagner jusqu’à ce moment a été la plus grande douleur de ma vie. Les trois jours qui ont précédé ont été une attente atroce, presque inhumaine. Appuyer sur la pompe à morphine, humidifier ses lèvres, nettoyer doucement sa bouche, parler dans le vide en espérant qu’elle entende encore… C’est une douleur que seuls ceux qui l’ont vécue peuvent comprendre — ce mélange d’amour et d’impuissance, cette peur de la voir partir et le souhait, paradoxal, qu’elle soit enfin soulagée.
Et quand le silence est tombé, j’ai ressenti un apaisement. Pas pour moi, mais pour elle. Parce que la douleur s’arrêtait enfin. Parce qu’elle ne souffrait plus. Depuis, le temps passe autrement. Il y a le manque, le vide, l’absence à apprivoiser. Mais il reste aussi ce lien indestructible, celui qui ne meurt pas. On ne guérit pas de la perte d’un être aimé, on apprend simplement à vivre avec cette trace brûlante, à transformer la douleur en présence, le souvenir en force.
Je témoigne aujourd’hui pour elle, et pour toutes les familles qui traversent cette épreuve sans toujours être vues. Parce qu’attendre la mort d’un proche, jour après jour, c’est aussi vivre la maladie — différemment, douloureusement. Et parce qu’au-delà de la souffrance, il reste toujours l’amour — celui qui ne s’éteint jamais.
— Antide
CE TÉMOIGNAGE ET MIS EN LIGNE AVEC L’ACCORD DU TÉMOIGNANT
